Extrait de roman Embellie prochaine


@Momental

Tes cheveux sévères et ta nuque ployée prolonge la courbure de ton dos. Ta tête est un fardeau si lourd que tu ne peux la relever. Je t’imagine puisant dans ton visage la force d’une renaissance, soulevant d’un doigt la pointe de ton menton pour qu’enfin tu me regardes sans que tu ne voies ce que je suis devant toi aujourd’hui mais que tu devines ce que j’ai été. 
Je vois des tables voisines, les coups d’oeil qu’on te jette. Ils te trouvent belle, n’est-ce pas ? Moi je vois derrière ton masque, je vois la comédie que tu leur joues. J’ai compris que tu n’étais pas que cela. 
C’est comme ça que je suis tombé amoureux de toi. 
A peine étais tu assise à la terrasse de l’Amour Vache… non non non, tu n’étais pas déjà devant le café, tu étais encore de l’autre côté du boulevard, et déjà je te voyais avec ta jolie robe blanche qui semblait flotter autour de toi et oui j’ai pensé à toi comme une apparition fantomatique, comme un être désincarné et c’est ce que tu es au fonds une présence trouée, quelque chose qui se forme et se reforme sans cesse et quand je t’ai vu traverser la rue avec ta robe légère qui semblait flouter ta silhouette, peut-être est-ce là précisément que je t’ai reconnu comme étant comme moi, en exil. Je sais que nos exils ne sont pas les mêmes, que ce pays est le tien contrairement à moi. 

Cela fait un mois que je te retrouve le matin à écrire dans ce café, tes mains semblent patrouiller sur le cahier comme une araignée sur la toile. Et tous les jours, je me dis que je ne suis pas à la hauteur de tes lignes régulières, de cette ligne force soulignant la finesse de tes traits, tous les jours je me dis que je ne pourrais pas t’aborder et à chaque fois, que tu te lèves, que tu enfiles un manteau ou une veste (ça dépend du temps qu’il fait), que tu quittes ta table en jetant un petit coup d’oeil de côté avant de repartir dans la rue, je me liquéfie et je me dis qu’il est trop tard et je me dis quel con encore une fois de ne pas avoir essayer, il s’agissait juste de me lever aller te voir te saluer dire je peux m’assoir t’offrir un café te demander ton nom te demander ce que tu écris prononcer ton prénom lui donner le mien — Joachin —  et cela me suffirait je le sais à te faire comprendre que toi et moi nous partageons l’exil, c’est ce trou dans ton regard, ce trou dans ta silhouette, quelque chose de l’image cabossée que j’ai de moi, que je retrouve en toi. Demain j’aurai le courage de m’adresser à toi. Je pourrais déplacer des montagnes comme on dit ici pour toi. Des montagnes pour toi. Je redeviendrai quelqu’un à tes côtés pas ce que je suis devenu aujourd’hui, ce que j’étais en Colombie. Je redeviendrai qui j’étais et je pourrais te protéger car je sens la douleur que tu portes c’est certain, cette même douleur que je partage. Un jour, je viendrais te voir, je viendrais te voir et je te parlerai et ça suffira pour ce jour là mais le lendemain il nous en faudra plus et je te parlerai un peu plus de qui j’étais quand j’étais avant d’arriver ici.