Les Encombrants - Première page d'un roman


Petites jambes maigrelettes, saucisses sèches, étroites, tordues çà et là,
malaxées dans la chair par une main charcutière. Bras agiles, tiennent de la
saucisse eux aussi, fluets, balanciers quasi désaxés de l’épaule, se baladent
contre les hanches alors qu’elle flotte plutôt qu’elle marche dans le couloir.
Impression d’apesanteur, n’habite pas ce corps, cette fille-là. Jamais sortie
de l’univers liquide, maternel, utérin où la gravité est sans prise. Ainsi elle
est. Ainsi Alice est au monde. Timide, effacée, invisible, elle l’observe
silencieuse, s’y tient immobile.
Sa main court sur l’étagère gavée de livres, tranches cannelées à la
couverture de cuir épais noir un peu usé - cuirasse, carapace - et le contact
l’apaise. Son regard s’égare sur un volume. Hasard total. S’en saisit, yeux
agrandis, tête penchée, matière lustrée que son doigt effleure. Peau dure.
Impénétrable comme la sienne, qu’on dirait imperméable. Pas moins qu’un
sens interdit lui barrant le passage, Alice en restera là, au vague
attouchement, au feuilletage distrait : papier vélin, vieux, passé, jauni. Les
livres appartiennent aux autres. Légère effraction, un coup d’oeil çà et là,
une phrase saisie à la volée, voyeuse oui un peu, une dérogation, parfois un
mot ou deux qui frappent sa rétine, percutent d’une image son cerveau.
Refermés, couvertures rabattues, elle les emporte avec elle, les entasse, les
empile. Donjons instables d’un bon mètre trente de part et d’autre du lit, à
raison d’une dizaine, ils peuplent la chambre. Et quand ça dort, ça rêve
d’encre et de papier. Des rêves qui la tiennent éveillée, des rêves qui la
maintiennent en vie, des rêves aussi forts qu’un relief de rocher déchiqueté.
Les livres relèvent de la nécessité.
De guingois, branlants, les bouquins chancellent, parfois une pile s’effondre
et le mètre trente d’ouvrages, recyclé, regagne l’étagère dans le couloir.
Ici, ça lévite, ça ne vit pas.