Élastique

L’élastique a toujours été là, jamais loin. L’élastique est là depuis toujours. 
L’élastique blanc des couches pour éviter les fuites, qui marque la peau, qui la rougisse, qui évite tout débordement. 
Dans les cheveux, l’élastique pastel qui donne l’air d’une enfant sage avec les cheveux rassemblés sur la nuque.
L’élastique à motif zébré à l’école qu’on saute avec un peu de gaucherie, pas comme les copines un peu gymnastes, qui bondissent comme si elles étaient montées sur des ressorts. 
L’élastique noir pour tenir les lunettes bien serrées autour du crâne, qui font une tête de hibou, qui donnent des migraines pendant les heures où on nageait dans les piscines.  
 L’élastique pour l’appareil dentaire qui empêche d’ouvrir la bouche en grand, qui empêche de s’exprimer, de se faire entendre, de hurler sa colère. 
L’élastique qui vient comme un chaperon aux rendez-vous amoureux, qui frotte la peau, qui brûle les cuisses comme un gant de crin, qui meurtrit la chair, qui intime l’ordre de rentrer. 
L’élastique a résisté au grand saut, au vertigineux, au saut dans le vide au-dessus du pont, j’étais pourtant sûre de ne pas me rater. 
L’élastique empêche de mourir aussi bien qu’il empêche de vivre, il reconduit toujours au même point, toujours le même. Il ne déroge jamais à la règle. 
Et le regard tendre de l’homme s’éloigne et l’élastique me ramène au rivage, je suis sur une barquette ridicule fixée à un élastique à un banc de sable. Et dans un mouvement perpétuel, flux et un ressac, la barquette vient et va jamais trop loin. Non mon enfant ne t’éloigne pas c’est dangereux. Les hommes sont des requins, les hommes sont des violeurs, les hommes sont des loups qui égorgent. L’élastique parle si bien. Et je reste cloitrée dans une crique. 
L’élastique, l’élastique fixé au coeur. 
Il s’accroche à moi comme je m’accroche à lui. L’élastique comme un cordon ombilicale, comme une main invisible, une extension du corps, l’élastique comme un prolongement de l’âme. L’élastique qui me rattache à des gens que je ne vois plus depuis longtemps, qui me retient à l’espoir que j’ai perdu, l’élastique qui se comprime et qui me comprime et qui se tend et qui ne se casse pas.
Avec le temps, l’élastique perd un peu de sa souplesse et devient aussi lourd qu’une enclume. Il me suit comme s’il était mon ombre, je le suis comme si j’étais son chien. Il s’accroche à mes pieds, Il se pend à mon cou. Mes pieds se prennent dedans. Il s’emmêle à mes hanches, me fait tomber sur le sable roux. 

J’étais lié par un élastique à ma vie. 
Je n’ai jamais pu m’en défaire. 

L’élastique n’a jamais lâché.