Silhouette

Nous l’avons vue arriver dans le hall du lycée, je crois que nous l’avons tous vue arriver. Elle était vêtue de noir, elle était vêtue de gris, elle était toujours vêtue de couleurs sombres. Ses cheveux étaient longs et raides, ils étaient bruns. Ses yeux semblaient à l’étroit dans son visage. 
Le professeur de philosophie s’est tourné vers elle comme elle entrait dans la classe, je me souviens de son sourire et du léger trouble dans son regard. 
Dans la salle de classe, nous étions nombreux et dissipés. Elle est arrivée et ce fut le silence. Comme si elle imposait le respect. Pourtant elle n’était ni très grande, ni vraiment belle. Elle était, simplement. C’était une élève comme vous et moi mais elle habitait déjà son corps, savait déjà où elle allait, et nous étions encore si perdus. 
Elle arrivait dans notre classe et c’était le mois de janvier, les vitres étaient hérissées de givre. Certains d’entre nous avaient une place libre à leur côté, lui ont fait savoir qu’elle pouvait s’y installer. Elle avait l’air de ne rien voir. Comme si son regard passait au-dessus de nos têtes.  
Elle était au-dessus de nous mais elle était déjà dans nos coeurs. 
Elle a fini par s’assoir à une table seule. Elle avait une sacoche en cuir brun usé et des stylos dans une trousse sobre, elle a sorti des feuilles et s’est mis à écrire sans poser aucune question, comme une évidence, comme si tout lui était aisé. 
De là où j’étais assise, je voyais sa veste en cuir noir, style année 70 qu’elle avait placé sur sa chaise, et ses cheveux noirs et très raides qui balayaient son dos.

Elle parlait peu. Elle fumait beaucoup. Les garçons se bousculaient autour d’elle. Il y avait des filles aussi. Et toujours ce regard un peu vague, un peu lointain, comme si elle pouvait voir au delà de l’enceinte du lycée, au delà de la petite ville où nous habitions tous, au delà de la forêt. Comme si son horizon s’étendait dans un lointain ailleurs.