Etude sur le corps humain, Francis Bacon



Tout de sa virilité, de sa puissance, concentrée en quelques attributs virils. Pectoraux, hanche, jambe, sexe. Le reste absent, relégué. Ni cou, ni tête, ni épaule, ni bras… le regard est guidé vers l’essentiel, essence, substrat de l’homme, réduit à son plus simple appareil, torse, hanche, cuisse, muscle, l’ombre noire de ses poils au dessus du sexe centré sur la toile.
Sexe anodin. Mais sexe mâle.
Tout ce qui fait de lui un homme.

Il incarne.
Il est.

Sans tête, sans bras, sans nuque, chaussé de ses bottes, sa puissance. La puissance qui se dégage. Effet de puissance renforcée par le fond rouge. Et pourquoi sur une table, sinon pour maintenir ce corps si terrien dans un état de lévitation, un peu ?

Avec ses bottes d’ogre, il avance oui il avance je le sais, il avance, va crever la toile. Devient si réel, ce corps étêté, ce corps mutilé. On voit tout de lui, même ce qui n’est pas. Sans tête, il me regarde. Il me fixe, me défie, me met au défi, oui au défi. Il s’avance et c’est vers moi qu’il avance avec la démarche d’un matador, et le rouge qui peint le fond du tableau, il le ramène devant lui pour en faire une muleta. Il me provoque avec sa cape. Ses mains absentes la tendent devant mes yeux qui suivent le mouvement. La cape me frôle. Il s’approche je le sens, son haleine au parfum de musc, je la sens. Et ses lèvres gourmandes, un peu grandes si près des miennes.

Il la tient serrée la muleta.

Il me parle, me susurre. Allez viens. Je l’entends, c’est bien ça. La nervosité de ses muscles, de cette peau tendue, pas encore redressé le sexe, inoffensif. Il est devant moi, passe le rouge sur son dos, l’attache à sa nuque manquante, le rouge traine des épaules qu’il n’a pas jusqu’au sol, le consacrant dans son pouvoir mâle.

Je lève les yeux sur la toile qu’il a laissée vacante. Plus qu’un rectangle noir qui encadre une table sur un fond blanc.